Vidée, fatiguée, déprimée, sans raisons. Peut-être la faute aux journées de neuf heures, au froid de Dijon, à cette
perpétuelle sensation de mal être. Est-ce que je suis vraiment là? Vivante ou pas? Éveillée ou perdue dans un rêve bizarre auquel je ne comprends rien. Ma mère me disait ce midi qu'une de ses amies
lui demandait de mes nouvelles, si j'étais toujours aussi "pétillante" que quand j'étais gosse. Elle lui a répondu que non, je ne pétillais plus.
Voilà, MB, elle a perdu presque toutes ses bulles, alors forcément, elle coule.
C'est très con. Je regarde tous ces dossiers aux infos sur les émeutes de la faim, le coup de gueule de je ne sais quel président contre les aides alimentaires, et
les pays des gens obèses qui font la charité à son pays à lui, et tous ces chiffres, qui sont là depuis longtemps mais qu'on nous balance dans la gueule depuis quelques temps, parce que c'est dans
l'air du temps, on va dire.
Et puis moi qui suis pas très branchée prises de positions, discussions politiques, tout simplement parce que je n'y panne rien, et que je n'ai pas envie d'être celle dont on dit que la culture,
c'est comme la confiture, je ne participe pas à ce genre de débats où on pousse sa gueulante contre celui-ci, ou celui-là. Et je suis qui pour avoir mon mot à dire, je connais rien de la vie.
Et quand mon père me parle de bourse, de spéculations, de Chicago... Moi je comprends pas.
Voilà, je suis juste le cours des choses, et la bienséance veut qu'on soit outrés par ce phénomène, qu'on parle pendant des heures du pourquoi et du comment il y a un nombre encore plus énorme que
d'habitude de personnes qui meurent de faim. Encore une fois, je sais pas quoi en dire.
Mais ce que je sais, c'est que ces images d'enfants à moitié morts, tous ces gens qui crèvent au vu et au su de la planète entière, et ces chiffres, ça me rend malade. Peut-être bien que c'est de
la complaisance, de l'hypocrisie de bon ton, histoire de me donner un genre de bonne conscience d'avoir mauvaise conscience.
Mais putain... Les deux minutes que j'ai mis à manger ma part de pizza, 24 gamins sont morts pendant ce temps là.
Alors c'est très con. Mais ça me rend malade. Combien de personnes on pourrait nourrir avec ce que j'ai mangé au dîner dont j'ai pas besoin?
C'est tellement con tout ça.
Non, je ne m'improvise pas Eurêka, c'est juste ma petite voisine que je peux pas blairer.
Elle est au collège, le même que moi. Mes voisins d'en face, je les aime pas. C'est l'exemple type des gens de mon quartier. Le genre à venir te parler quand tu décharges tes courses, pour mater
dans le coffre ce que t'as acheté, si c'est des marques ou du premier prix. Ou le genre à venir glisser un mot à ta mère à propos de ta soeur, mère célibataire à 23 ans, histoire d'avoir un peu
plus de détails croustillants à balancer aux copines pendant la réunion Tupperware... Ou au club de lecture. T'aborder dans la rue, pour savoir ce que tu veux faire plus tard, et sourire en coin
quand tu dis que t'as moins de 5 ans d'études devant toi. Enfin ce genre là, quoi.
Et moi, pleine d'à prioris sur ces gens là, j'ai jamais aimé ma petite voisine. Chemisier rayé et mocassins, il m'en fallait pas plus pour la classer dans la catégorie gosse de médecin friqué,
prout-prout en apparence mais celle avec qui tout le monde veut être ami, qui dans quelques temps organisera des beuveries innommables chez elle avec tous les gosses du gratin de la ville. Le genre
de personne qui m'a pourri ma scolarité. Donc j'ai décidé que je l'aimais pas.
Il y a pas longtemps, ma mère qui vient me dire: "La petite voisine, tu peux pas la supporter, hein."
Moi, de lui lancer un regard lourd de sens.
Là, elle me scotche: "Sa mère vient de me dire qu'elle a exactement les mêmes problèmes que tu as eu au collège."
Depuis, je pense souvent à elle. J'ai envie, j'en sais rien... De lui parler, lui dire que ça va passer. Qu'ainsi va le monde, beaucoup de gens sont intolérants, que tout le monde ne grandit pas à
la même vitesse, et que quand tu ne suis pas le mouvement, ça passe pas très bien.
Envie de lui dire qu'elle aussi, un jour, elle fera partie des personnes à qui on adresse la parole sans avoir peur pour sa réputation, qu'on arrêtera de se moquer d'elle. Qu'elle participera aux
conversations, et même qu'elle sera drôle, parfois...
C'est pas que je cherche à me plaindre, ni à dire que c'est très grave. Mais pour être passée par là, je sais que c'est pas marrant.
Voilà, je pense à ma petite voisine.
PS, à mettre dans la catégorie Bad Day, S ne vient plus à Dijon. Elle me casse les couilles. Enfin, elle me brise les ovaires, quoi...