J'ai pas mon permis. J'aurais pas cru que ça me ferait chialer. C'est sûrement à cause de la déception, concept nouveau pour moi qui n'en fais jamais suffisamment
pour attendre quoi que ce soit de positif.
Alors voilà. Je suis debout depuis 6h, j'ai passé une partie de ma journée dans le train (pour rien sachant que mon rdv avec l'assistante sociale a été annulé), je suis rentrée depuis une
demi-heure, tout ça pour entendre mon père me dire, avec un sacré temps de retard qu'on a reçu les résultats et que je n'ai pas mon permis.
C'est très con. Je regarde tous ces dossiers aux infos sur les émeutes de la faim, le coup de gueule de je ne sais quel président contre les aides alimentaires, et
les pays des gens obèses qui font la charité à son pays à lui, et tous ces chiffres, qui sont là depuis longtemps mais qu'on nous balance dans la gueule depuis quelques temps, parce que c'est dans
l'air du temps, on va dire.
Et puis moi qui suis pas très branchée prises de positions, discussions politiques, tout simplement parce que je n'y panne rien, et que je n'ai pas envie d'être celle dont on dit que la culture,
c'est comme la confiture, je ne participe pas à ce genre de débats où on pousse sa gueulante contre celui-ci, ou celui-là. Et je suis qui pour avoir mon mot à dire, je connais rien de la vie.
Et quand mon père me parle de bourse, de spéculations, de Chicago... Moi je comprends pas.
Voilà, je suis juste le cours des choses, et la bienséance veut qu'on soit outrés par ce phénomène, qu'on parle pendant des heures du pourquoi et du comment il y a un nombre encore plus énorme que
d'habitude de personnes qui meurent de faim. Encore une fois, je sais pas quoi en dire.
Mais ce que je sais, c'est que ces images d'enfants à moitié morts, tous ces gens qui crèvent au vu et au su de la planète entière, et ces chiffres, ça me rend malade. Peut-être bien que c'est de
la complaisance, de l'hypocrisie de bon ton, histoire de me donner un genre de bonne conscience d'avoir mauvaise conscience.
Mais putain... Les deux minutes que j'ai mis à manger ma part de pizza, 24 gamins sont morts pendant ce temps là.
Alors c'est très con. Mais ça me rend malade. Combien de personnes on pourrait nourrir avec ce que j'ai mangé au dîner dont j'ai pas besoin?
C'est tellement con tout ça.
Non, je ne m'improvise pas Eurêka, c'est juste ma petite voisine que je peux pas blairer.
Elle est au collège, le même que moi. Mes voisins d'en face, je les aime pas. C'est l'exemple type des gens de mon quartier. Le genre à venir te parler quand tu décharges tes courses, pour mater
dans le coffre ce que t'as acheté, si c'est des marques ou du premier prix. Ou le genre à venir glisser un mot à ta mère à propos de ta soeur, mère célibataire à 23 ans, histoire d'avoir un peu
plus de détails croustillants à balancer aux copines pendant la réunion Tupperware... Ou au club de lecture. T'aborder dans la rue, pour savoir ce que tu veux faire plus tard, et sourire en coin
quand tu dis que t'as moins de 5 ans d'études devant toi. Enfin ce genre là, quoi.
Et moi, pleine d'à prioris sur ces gens là, j'ai jamais aimé ma petite voisine. Chemisier rayé et mocassins, il m'en fallait pas plus pour la classer dans la catégorie gosse de médecin friqué,
prout-prout en apparence mais celle avec qui tout le monde veut être ami, qui dans quelques temps organisera des beuveries innommables chez elle avec tous les gosses du gratin de la ville. Le genre
de personne qui m'a pourri ma scolarité. Donc j'ai décidé que je l'aimais pas.
Il y a pas longtemps, ma mère qui vient me dire: "La petite voisine, tu peux pas la supporter, hein."
Moi, de lui lancer un regard lourd de sens.
Là, elle me scotche: "Sa mère vient de me dire qu'elle a exactement les mêmes problèmes que tu as eu au collège."
Depuis, je pense souvent à elle. J'ai envie, j'en sais rien... De lui parler, lui dire que ça va passer. Qu'ainsi va le monde, beaucoup de gens sont intolérants, que tout le monde ne grandit pas à
la même vitesse, et que quand tu ne suis pas le mouvement, ça passe pas très bien.
Envie de lui dire qu'elle aussi, un jour, elle fera partie des personnes à qui on adresse la parole sans avoir peur pour sa réputation, qu'on arrêtera de se moquer d'elle. Qu'elle participera aux
conversations, et même qu'elle sera drôle, parfois...
C'est pas que je cherche à me plaindre, ni à dire que c'est très grave. Mais pour être passée par là, je sais que c'est pas marrant.
Voilà, je pense à ma petite voisine.
PS, à mettre dans la catégorie Bad Day, S ne vient plus à Dijon. Elle me casse les couilles. Enfin, elle me brise les ovaires, quoi...
J'ôte mes lentilles, chausse mes lorgnons. Ne me coiffe pas. Je me préfère avec les cheveux dans les yeux. Je la hais. Du verbe haïr, détester, exécrer, abhorrer. Ne
pas supporter, ne pas souffrir. Mais si, souffrir... Un peu. Trahie, je me sens.
Il est 23h50.
"Yo. Jme demandais, ds l'éventualité où peut-être tu ne serais pas avec ton cher et tendre, si on pouvait aller boire un coffee, j'invite. Bisous."
C'était en début d'après-midi. Un certain temps après, je la retrouve en terrasse. Avec Seb. J'étais un peu énervée. Décontenancée. Je lui avais demandé, pourtant.
Je dois manger avec eux. En allant chez lui, je réfléchis à mon attitude tellement possessive qui me ronge en ce moment par rapport à elle. Plus rien ne va, c'est bizarre.
J'en arrive à cette conclusion, qui me frappe en pleine gueule. Je la perds. En fait ce n'est pas un trop plein d'affection, ni un béguin à la "Sugar Rush" finalement. Non, je réalise qu'elle n'a
plus l'intention de partir avec moi. Dijon, c'est plus dans ses projets depuis longtemps. Enfin, longtemps...
Ils sortent ensemble depuis un mois à tout casser et vivent comme un couple. Elle ne voit ses parents que rarement, et moi pas beaucoup plus.
Je voudrais tellement qu'elle se taise.
On est sur le lit de Seb, devant The Simpsons. Et je l'entends gratouiller. Oui, parce que j'ai pu constater qu'il gratouille. Quand il y a eu ce truc (très bref) "entre nous", je me rappelle qu'il
me caressait le ventre, enfin... Il le gratouillait. Comme il ferait avec un chien.
Ils sont à côté de moi, elle, son débardeur remonté, lui qui respire si horriblement fort par le nez (je vous ai dit que je le trouvais répugnant?). Et je la hais.
De se servir de moi comme béquille à sa dépression pendant presque un an, au point de m'en filer des crises d'angoisses, pour ensuite, sans un mot, partir avec une béquille plus solide, moins
encombrante, bref... Plus accomodante. J'ai juste envie d'hurler, pour reprendre les mots de
Machin Deuchfalh, les seuls que j'ai retenus.
Sûr, maintenant elle va bien, S. C'est moi qui boîte, de l'avoir maternée, couvée, protégée, consolée.
J'ai tellement chaud, c'est oppressant, je ne respire plus. Je me suis faite avoir.
Baisée, je suis.
Avec elle, j'ai toujours tort. J'ai certains torts, oui. Je l'étouffais, oui. Je l'influençais, un peu.
Elle était demandeuse, sans arrêt. Elle me le fait payer au centuple. Quoi que je dise, j'ai tort.
Pour l'affection, elle a Seb, le grand machin qui respire fort. Trop content de pouvoir la sauter pour se rendre compte qu'elle vampirise. À moins qu'ils ne soient du même bois. C'est elle qui me
le disait "Lui et moi, on est du même bois, de la même pierre."
J'ai plus qu'à me chercher une nouvelle colocataire.